L’Histoire

Il était une fois un hashtag : « #collcons » (consommation collaborative). Un hashtag de l’ère du Web 2.0, grâce auquel chercheurs, blogueurs, entrepreneurs et activistes se retrouvaient autour de l’idée d’une économie du partage. L’économie du partage comme manière d’être en relation, les uns avec les autres et en communautés, fondée sur la confiance, l’attachement aux communs, le partage des ressources et l’usage de la technologie au service du bien commun. Entre autres, ce hashtag et le blog français « consocollaborative », lancé par Antonin Léonard, ont réuni à Paris un groupe de personnes qui dînaient ensemble chaque mois pour échanger des idées et comprendre l’essor des pratiques de partage. 

Ces conversations avaient aussi lieu en ligne, portées par des blogs similaires en Espagne (« Consumo Collaborativo », d’Albert Cañigueral) et en Allemagne (« KoKonsum », de Daniel Bartel), ainsi que dans les milieux des startups, des communs et de la recherche. En 2012, une invitation les a tous réunis à Paris pour poursuivre la conversation en personne.

Rassemblement OuiShare, Paris

MPRL — « meet people in real life » (se rencontrer en vrai) faisait partie de nos toutes premières valeurs de communauté distribuée. Ici mise en pratique à Paris, dans les premiers temps

Premier sommet international en 2012

Partager une vision et poser les fondations lors du premier sommet international, en 2012

C’est difficile à imaginer aujourd’hui, mais à l’époque, l’économie du partage promettait de changer notre manière d’entrer en relation et de faire des affaires : mobiliser les ressources existantes sans logique d’exploitation, et offrir à des inconnus des espaces de rencontre, en ligne comme hors ligne. Dans les vagues de mécontentement qui ont parcouru le monde après la crise financière de 2008, la technologie a permis à des groupes de personnes, en Europe et ailleurs, d’imaginer une réalité plus belle. 

De cette énergie collective est née une idée centrale : mieux comprendre le changement en cours et accélérer la transition vers une société porteuse de sens, en donnant du pouvoir d’agir aux acteurs de l’économie collaborative du monde entier.

C’est ainsi qu’est né Ouishare, un réseau de personnes, en Europe et dans les Amériques, tendues vers une promesse utopique : une « Société collaborative », faite de communautés de pairs qui travaillent, créent et vivent ensemble.

Ouishare, c’était un jardin à l’anglaise cultivé en terre française, peuplé de plantes exotiques venues des quatre coins du monde, qui pourtant prospéraient dans une harmonie chaotique.

Antonin Léonard, cofondateur et connecteur de Ouishare en France
Ouishare Fest au Cabaret Sauvage

Pendant des années, le Cabaret Sauvage a été le lieu où nous avons fait la fête et réuni visionnaires, penseurs, professionnels et activistes.

La floraison — l’âge d’or

Au cours des dix années qui ont suivi, nous avons bâti un réseau international de membres engagés. Nous avons débattu de l’économie collaborative et de sa capacité à transformer la société, en faisant émerger des points de vue divergents. Nous avons réuni chercheurs, activistes, innovateurs et décideurs du monde entier lors d’événements uniques en leur genre : Ouishare Fest en Europe, qui a rassemblé des milliers de personnes à Paris et à Barcelone, Colaboramerica au Brésil, Quito Comparte en Équateur, un festival à Medellín, AltShift au Caire ou encore Eco2Fest au Québec. D’autres rassemblements ont marqué les esprits : POC21, un camp d’innovation de cinq semaines qui a accueilli 100 makers, designers et innovateurs pour concevoir la preuve de concept d’une société réellement durable ; Le Grand Barouf du Numérique, consacré à la démocratie ; et Future of Work Barcelona. 

Parmi bien d’autres initiatives, nous avons exploré les enjeux sociaux au-delà des mythes et des clichés, en menant des recherches de terrain sur l’impact de l’économie collaborative dans les territoires ruraux et sur les usages du numérique dans les quartiers populaires. Nous avons conduit avec des citoyens des démarches de design spéculatif pour explorer des scénarios d’avenir de la mobilité, du logement, du soin, de l’éducation et du travail. 

Faire partie de Ouishare vers 2012, c’était comme trouver un foyer : une communauté de personnes qui partageaient les mêmes aspirations, désireuses de contribuer à façonner un avenir porté par la technologie tout en transformant nos imaginaires, nos attentes et nos normes sociales. Ce qui n’était au départ qu’une poignée de rêveurs est devenu un creuset d’optimisme et d’énergie, aussi vaste que bouillonnant, qui a nourri une décennie d’innovation, des startups aux grands groupes. Avec le recul, une part de cet optimisme peut sembler naïve, et les changements moins structurels que nous ne l’espérions. Pourtant, au regard des relations et des interactions que nous avons fait naître, difficile de ne pas y voir la véritable transformation de tout un écosystème, en Europe assurément, mais aussi au-delà.

Simone Cicero, connecteur Ouishare en Italie et fondateur du Platform Design Toolkit

À un moment, nous avons même décidé d’enterrer l’économie collaborative : nous avons renoncé au concept même autour duquel nous nous étions fondés, parce que la technologie avait une fois de plus été récupérée au service de l’accumulation du capital. Nous nous sommes alors attelés à d’autres défis, plus précis, de notre époque. Ce faisant, Ouishare a contribué à décrypter et à produire des connaissances ouvertes sur des sujets comme les transitions écologiques des territoires, les tiers-lieux, la transformation numérique, la précarisation sociale, les futurs inclusifs du travail, la résilience climatique ou la gouvernance décentralisée.

Enterrer l’économie du partage, c’était pour nous scier la branche sur laquelle nous étions assis : cela a suscité des controverses internes, mais nous a aussi permis de changer de braquet et d’évoluer.

Albert Cañigueral, Ouishare Espagne
Membres de Ouishare

Les « lunettes Ouishare » : notre façon de montrer qu’on peut voir (et façonner) le monde autrement

Il nous a souvent fallu accepter l’inconfort de l’ambiguïté : accueillir, combattre puis apprivoiser les contradictions de nos manières de faire, en interne comme à l’extérieur. Ouishare n’a jamais été parfait.

Dès le départ, nous nous sommes efforcés de nous organiser autrement : nous savions que la manière de faire comptait autant que ce que nous faisions. Alors nous avons expérimenté, appris, échoué, puis appris encore : comment décider ensemble, comment nous laisser guider par des valeurs qui nous servaient de principes de fonctionnement sur trois continents, comment nous réunir, comment collaborer. Notre structure de gouvernance a été pensée pour refléter notre vision d’une organisation émergente, en bêta permanente, capable de s’adapter à des environnements en évolution rapide. Ouishare a été décentralisé, à distance et auto-organisé dès le premier jour.  Influencés par les notions d’auto-organisation, de stigmergie et de leadership distribué, nous avons cherché à garder nos modèles de contribution et notre structure de gouvernance aussi organiques et agiles que possible.

Ce qui m’a le plus attirée chez Ouishare à ses débuts, c’est que nous voulions réinventer ce que signifie être une « organisation », sur la base d’un pouvoir distribué et en nous inspirant des principes du livre de Rick Falkvinge, « Swarmwise ». Aucun de nous n’avait jamais entendu parler de « nouvelles formes d’organisation »… nous nous sommes simplement jetés dans l’expérience, en apprenant, en trébuchant et en évoluant chemin faisant.

Francesca Pick, connectrice Ouishare et cofondatrice de Greaterthan

Nous avons servi de référence à de nombreux réseaux dans le monde sur la manière d’organiser un réseau émergent, et les structures et pratiques qui nous ont guidés pendant dix ans sont toujours consultables dans notre manuel. En mûrissant, Ouishare a pris la forme d’un réseau de communautés locales, très marqué par les nombreux événements organisés au fil des années. Ces événements ont été parmi les manifestations les plus concrètes de notre réseau, le meilleur accélérateur d’idées et de rencontres, et un aimant irrésistible pour de nouveaux membres. Notre intention : nous connecter et apprendre à l’échelle mondiale, mais agir localement.

Ouishare a été une grande expérience sociale, qui a tissé des liens forts, des relations profondes, des amitiés et même des histoires d’amour. 

Ouishare a aussi grandi grâce à des partenariats fondés sur la confiance et la collaboration : la MAIF, compagnie d’assurance coopérative française, est ainsi devenue un partenaire et un allié de longue date sur de nombreux projets ; sans son soutien, l’évolution de Ouishare aurait sans doute été bien différente.

De fait, le modèle économique de Ouishare était une création originale, conçue pour assurer le financement durable de nos activités d’intérêt général. Il reposait sur des projets menés avec des organisations publiques et privées, nés des échanges et des envies apparus au fil de nos relations, et dont les bénéfices finançaient à la fois ces projets et l’infrastructure de l’association (juridique, technique, administrative, comptable et financière). Sur le plan financier, Ouishare était donc un hybride entre lucratif et non lucratif. Le monde de l’entreprise nous voyait souvent comme des « hippies avec un business plan », tandis que l’écosystème alternatif nous trouvait parfois trop tournés vers le business.

 Carte de la communauté Ouishare

Carte de la communauté Ouishare

Germer en terre fertile

Nous avons longtemps tâtonné, et débattu sans fin de ce que Ouishare était vraiment, au-delà d’une expérience. Pourtant, une définition a largement fait écho et correspond, avec le recul, à l’un de ses principaux impacts : celle d’un incubateur de personnes. Ouishare a changé la vie de ses membres. Nous avons appris que la vie et le travail pouvaient être plus beaux et plus porteurs de sens que ce qu’on nous avait enseigné à l’école et à l’université. Nous avons inventé des métiers qui n’existaient pas, nous avions la liberté de décider et de faire advenir les choses. Pour la plupart d’entre nous, Ouishare a été le tout premier réseau dont nous ayons fait partie : nous y avons appris de nouvelles manières d’être et de travailler ensemble, qui nous ont propulsés vers d’autres métiers, d’autres réseaux, d’autres possibles. 

Des initiatives aujourd’hui reconnues sont nées de ce terreau fertile. Des personnes se sont rassemblées autour d’engagements et d’aventures toujours actifs et pertinents aujourd’hui. Plusieurs d’entre nous continuent d’explorer et d’accompagner ce que pourrait être une organisation saine, à l’échelle mondiale (comme Greaterthan et Boundaryless) comme locale (comme Résiliences). D’autres sont devenus des organisations à impact, comme La Fabrique des Mobilités ou Zero Waste Europe, qui prolongent la vision originelle de Ouishare.

La manière Ouishare de faire et de comprendre le monde vit toujours dans ces réseaux, ces personnes et ces communautés. D’innombrables projets lancés et soutenus au cours de la dernière décennie ont été inspirés par Ouishare, et Ouishare se prolonge dans le travail et la vie de toutes celles et ceux qui en ont fait partie. 

Le temps du compost

Dix ans plus tard, nous comptons parmi nous de nombreux parents, des « bébés Ouishare », des entreprises devenues matures, et bien plus encore, avec des besoins très différents de ceux des jeunes de vingt ans qui avaient lancé cette expérience émergente.

Après avoir enterré l’économie du partage, et pendant près de la moitié de notre existence en tant que réseau, nous sommes devenus un réseau du « comment » : nos manières d’être ensemble, nos valeurs, nos expériences et nos relations nous tenaient ensemble. Mais la mission sur laquelle nous concentrer devenait floue. Nos valeurs étaient notre seul dénominateur commun. Les différentes poches thématiques du système étaient de plus en plus difficiles à relier et à mettre en cohérence. 

Dans le même temps, nous avons dû composer avec la tension entre réseau mondial et communautés locales. Beaucoup des premiers membres de Ouishare entretenaient le tissu relationnel international, si bien que, pendant des années, les liens entre membres par-delà les frontières ont perduré. Mais avec le temps, malgré nos efforts pour continuer à nourrir cette dimension, les communautés locales sont devenues le centre, et presque l’unique manière, de s’engager dans Ouishare : Ouishare France, Ouishare Espagne, Ouishare Pérou et Ouishare Allemagne ont été les dernières à subsister.  

Nous avons réalisé qu’il n’existait plus de chemin pour rejoindre Ouishare. On pouvait rejoindre une communauté locale, mais pas « Ouishare » en tant que réseau. Qu’est-ce que cela voulait dire, au fond ? 

Pour certains, la pandémie de Covid a accéléré  toutes ces dynamiques qui ont fini par nous éloigner les uns des autres.

Nous étions devenus un groupe de pairs à la longue histoire commune, des personnes qui se respectent, s’admirent et, parfois, travaillent ensemble. Mais cela ne fait pas un réseau ou une communauté « vivante ». 

Nous avons toujours fonctionné par émergence et par recherche de sens, et nous avons toujours osé les pas courageux ; nous le faisons donc encore aujourd’hui : nous mettons fin au cycle de vie de Ouishare. Nous compostons Ouishare.

Il n’y avait pas d’autre manière d’honorer et de célébrer ce que nous avons construit que de parler d’une fin choisie en conscience. Une fois vue et accueillie comme une étape du cycle de la vie, et non comme l’aboutissement d’un processus linéaire, la fin est devenue libératrice : nous emportons ce que nous avons appris, construit et vécu vers d’autres lieux, pour les nourrir. C’est pourquoi nous préférons parler de compostage plutôt que de fermeture, et nous nous retrouvons aujourd’hui en bonne compagnie, avec de plus en plus de personnes qui parlent de « fin consciente », d’écocycles et d’organisation régénérative.

David Weingartner, Ouishare Allemagne

Il nous a fallu plus de deux ans de cheminement pour en arriver là : comprendre la situation, traverser nos émotions, recueillir les points de vue des différentes communautés, apprendre à lâcher prise et, enfin, façonner un compostage constructif.

Ouishare nous était trop précieux pour le laisser s’étioler, comme tant d’autres réseaux. Ouishare a changé nos vies à toutes et à tous : nous voulions clore ce cycle avec dignité et honorer notre aventure collective. 

Nous compostons parce que Ouishare est l’espace le plus vivant que nous ayons jamais connu, et nous espérons qu’à travers cette démarche, d’autres personnes, organisations et réseaux pourront découvrir cette belle expérience, s’en inspirer et trouver l’élan de poursuivre leur propre chemin. 

Avec ce site mémoire, nous souhaitons offrir au monde les connaissances rassemblées et produites en dix ans, en sachant que ce que vous trouverez ici n’est qu’une goutte d’eau au regard de l’océan qu’a été Ouishare. 

Ce compostage doit servir à libérer de l’énergie, à ouvrir la voie à de nouvelles émergences, à voir où l’eau s’écoulera.

Merci d’avoir cheminé avec nous — on se retrouve au jardin !